En plus de l’argument géographique (voir la Russie imaginaire), l’un des points abordés dans toutes les conférences sur les raisons d’attaquer l’Ukraine est de représenter cet acte comme un secours en fait. Comme un acte humanitaire, une nécessité, une réponse à un appel à l’aide. C’est pour ça que du côté des Russes, ça s’appelle plutôt une « intervention ».

La Russie (et quand je dis Russie, je parle des quelques politiciens qui prennent les décisions, et non pas des millions d’habitants qui ne les supportent pas) veut se dépeindre comme volant au secours des Russes/Ukrainiens russophones victimes de discrimination. Depuis des années, et ça a été souligné par des Ukrainiens eux-mêmes, les médias russes présentent l’Ukraine comme un pays divisé. Cette propagande, basée sur des faits inventés ou exagérés a fini par prendre le dessus sur tous les médias… même ceux en Ukraine. Les Ukrainiens se font dire qu’ils sont une nation divisées, principalement entre les Ukrainiens ethniques/de souche, et les Ukrainiens russophones. Cependant, ce n’est pas nécessairement ce qu’ils ressentent et vivent au quotidien. Je consacrerai d’ailleurs un article complet à leur identité, puisque c’est un aspect très important du conflit. Le point ici est que c’était bénéfique pour la Russie de dépeindre l’Ukraine de cette façon. De faire croire qu’ils se chicanent entre eux. Et même, pour aller plus loin, de parler d’un « génocide », un mot pourtant lourd de sens. Un génocide des Russes ethniques qui habitent en Ukraine et qui seraient discriminés. De créer cette narration dans l’imaginaire collectif de la Russie, de l’Ukraine, du reste du monde, ça pouvait justifier cette « intervention ». C’est là qu’on se rend compte que la propagande dans les médias, dans les cours d’histoires, ce n’est pas juste pendant et après les conflits, ça peut aussi être pour préparer le terrain.

L’Empire d’Alexandre le Grand en l’an -300, pas pire territoire lui aussi… Image prise sur ce site

Petit retour en arrière. À l’antiquité. Quand Alexandre le Grand et César conquéraient terres après terres. À ce moment-là, c’était vu comme une démonstration de puissance. On ne parle pas tellement des souffrances que ça engendrait. C’est plutôt des louanges sur les stratégies militaires. Être un empire conquérant, c’est positif. C’est ce que les nations aspirent à être. Pour léguer une histoire forte aux descendants. Pour ne pas disparaître, aspiré par un autre empire. Bref… un peu par ego aussi? Mais voilà, arrive le 20e siècle, les guerres mondiales, et il semblerait que ça a changé, que maintenant ce n’est plus désirable d’être vu comme un empire conquérant… parce que ça devient le mauvais rôle. Celui de l’agresseur. Celui qui se fait « basher » dessus dans les cours d’histoire (on s’entend, c’est correct maintenant, mais dans les années 50, ça devait être lourd d’être Allemand). Le rôle plus désirable maintenant, c’était celui de la « victime ». C’est-à-dire, le peuple qui a souffert, qui a subit des agressions, et qui s’en est sorti. Quelle histoire riche à raconter! Quelle inspiration d’étudier l’histoire d’un pays qui faisait ses affaires tranquille, qui s’est violemment fait attaquer, qui s’est tenu debout et qui a triomphé (comme la Pologne). On préfère certainement le rôle du pays victime, qui n’a rien à se reprocher, que celui de l’agresseur. Bien évidemment, je généralise, mais vous voyez l’idée. Sauf qu’il y a un troisième rôle possible, assez près finalement du premier… celui du sauveur. Qui vole au secours de la victime. Ça paraît altruiste vu comme ça… Et selon beaucoup de panélistes qui analysent les discours de Putin, c’est ce qu’il voudrait qu’on lui attribue comme rôle. La Russie, qui vient sauver les Ukrainiens. Les Ukrainiens divisés qui se chicanent entre eux, qui discriminent les Russophones, et qui auraient besoin d’une aide extérieure. La Russie, qui vient mettre de l’ordre dans tout ça…

Sauf que bon, c’est ce que la propagande de Putin voudrait faire croire, mais les spécialistes, les Ukrainiens les premiers, viennent rejeter cette narration. Ensuite, on peut supposer beaucoup de choses. Parce qu’on n’est pas là, on ne sait pas tout ce qui se passe, pourquoi. Si je peux amener une pâle comparaison, je parlerais de l’Estonie. Comme vous le savez, j’ai été l’été dernier dans ce pays avec une forte population russophone (voir Narva) où il y aurait quelques tensions entre les Russes et les Estoniens. En théorie, les Estoniens ont une rancune envers les Russes, symbole de l’Union soviétique et de tout ce que ça a entraîné dans les pays Baltes, comme les déportations. Et les Russes de leur côté seraient frustrés d’être tenu à l’écart, par exemple en n’ayant pas le droit à la citoyenneté sous certaines conditions. Et effectivement, ces tensions doivent être bien réelles parfois. Mais de mon côté, j’ai été témoin de l’harmonie dans les quartiers de blocs, et j’ai eu la chance de m’entretenir avec une Russe qui habite à Tallinn, et qui me disait que ce sont les Russes entre eux qui se disent que les Estoniens ne les aiment pas, mais qu’en fait, les Estoniens n’ont jamais été discriminants envers elle… Je crois que c’est plus une histoire d’un héritage de rancune, imaginée plus que réalisée dans les générations actuelles. Mais ce n’est que mon avis et ce que j’ai vu. Mais ça pourrait être facile de prendre un cas de dispute isolé, de l’amplifier, de le présenter dans les médias comme la preuve d’un conflit entre Estoniens et Russes. Et c’est ce sur quoi la Russie de Putin semble vouloir se baser présentement. J’imagine que c’est plus motivant pour les troupes de se faire dire qu’ils s’en vont aider, sauver des gens en détresse dans le conflit interne de l’Ukraine…

Blocs de Narva, ville majoritairement russe en Estonie

Ce n’est clairement pas la seule raison d’attaquer parmi tous les points évoqués dans les conférences, mais je trouvais que c’était une justification pertinente à mentionner, ce couvert de héros pour attirer l’admiration. Sauf qu’on dirait bien que la sympathie et le soutien qu’attire l’Ukraine est plus fort…

6 commentaires »

  1. Ça fait bien du sens. Putin qui recherche l’étiquette historique de sauveur.
    Je pense bien que c’est un échec total et qu’il en payera le prix très très longtemps.
    Mais cela après avoir détruit presque totalement son voisin-ami.
    😥

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