Voici une mini-série un peu plus académique, basée sur un travail que j’ai fait dans le cadre de mon cours sur les Balkans après 1989. Et plutôt que d’avoir appris toutes ces informations uniquement pour les recracher dans un texte que seul mon professeur verra, j’en profite pour en parler ici, parce que c’est un sujet auquel j’ai directement été confrontée en déménageant dans les Balkans!

Commençons par une évidence statistique: la population dans les pays des Balkans (Roumanie, Bulgarie, Albanie et ex-Yougoslavie) est en déclin, de façon plus ou moins intense, selon le pays. Par exemple, en Bulgarie, la population est passée d’environ 7 500 000 en 2008 à environ 7 000 000 en 2019. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène (qui cause d’ailleurs plusieurs problèmes), et on regardera aujourd’hui celles économiques, qui datent de la période de transition dans les années 1990.

Sofia, Bulgarie

1989 et 1991, le communisme tombe et les pays de l’Est s’ouvrent sur le reste du monde. À ce moment, ils sont encore dans un système communiste, qui a bien des défauts, mais quand même plusieurs avantages. L’état prend en charge beaucoup de choses: il possède la majorité des entreprises, les gens ont un travail garanti, les congés de maternité sont payés, plus les famille ont des enfants, plus ils reçoivent de l’argent. Ils vivent donc dans une atmosphère où, certes, il n’y a pas de liberté d’expression et de mystérieuses disparitions surviennent, mais ils n’ont pas à se casser la tête pour arriver financièrement, et ça aura son importance. Le monde communiste en est un de sécurité financière. Les gens ne peuvent pas devenir riches, mais ils ne peuvent normalement pas devenir plus pauvres.

Pour passer au modèle capitaliste, entre autres, les pays doivent joindre le marché, et passer d’une économie communiste à une économie capitaliste. Ils ont besoin de l’aide et de l’expertise de spécialistes de l’Ouest, principalement des économistes. Ceux-ci planifient la transition du marché en choisissant une méthode qui semblait bonne sur le coup, mais qui a donné des effets plutôt discutables: la thérapie de choc. Officiellement, il s’agissait de tout faire les changements nécessaires d’un coup, pour que ça soit réglé et que tout le monde s’adapte rapidement en même temps. Ils prévoyaient une transition vers le marché capitaliste courte et efficace, en employant des méthodes telles que la privatisation des entreprises autrefois possédées par le gouvernement communistes et la possibilité d’importer et d’exporter librement des produits. Officiellement, donc, tout s’enlignait pour bien aller, en modelant l’économie de ces pays à l’image de leurs voisins de l’Ouest. C’était sans compter les effets du système communiste.

En pratique, le résultat a été un peu catastrophique. Ce qui devait être en théorie être une transition rapide a encore des répercussions aujourd’hui. Les économistes prévoyaient une « courbe en J », soit un léger déclin dans les performances économiques au début, le temps que les changements soient mis en place, puis une forte augmentation constante par la suite. Par exemple, une entreprise aurait vu ses profits diminuer de 20% dans les deux première années, puis augmenter de 80% dans les années suivantes. C’est un modèle assez séduisant, ça demande un petit sacrifice pour des résultats assez rapides. Un autre exemple dans le domaine plus personnel, ce serait comme si les gains d’une famille diminuaient de 30% par exemple entre 1989 et 1991, puis revenait à 70% plus haut en 1995. Ça semble acceptable. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Pour donner une image, la majorité des Polonais jugent que ce n’est qu’en 2019 qu’ils ont commencé à trouver qu’ils étaient plus à l’aise financièrement que pendant les premières années de la transition. On parle donc ici de presque 30 ans pour récupérer de ce qui ne devait être qu’un léger et court déclin…

Image prise sur ce site

Plusieurs raisons économiques expliquent pourquoi le déclin initial a été plus long et plus intense que prévu. Et l’économie n’est pas ma force, alors je ne peux pas expliquer dans les détails (les sources à la fin le feront mieux que moi!), mais en gros, les pays qui fonctionnent avec un système communiste depuis une cinquantaine d’années ne pouvaient pas tout changer d’un coup. Par exemple, dans le cas de privatiser les entreprises, c’est qu’il n’y avait pas vraiment d’acheteurs disponibles, personne n’avait assez d’argent. Il a donc fallu demander de l’aide financière à l’international, revoir comment l’argent était distribué, par exemple dans les programmes sociaux, et ça a nuit à la majorité de la population.

Beaucoup de gens ont perdu leur travail, et ne pouvaient plus compter sur leur gouvernement pour leur en donner un nouveau. L’argent donné à la retraite n’était plus non plus garanti. Quelqu’un qui a travaillé toute sa vie dans le régime communiste s’attendait normalement à recevoir une pension à partir d’un certain âge. Mais si par exemple il prend sa retraite au moment de la transition, en 1989, et que soudainement il n’est plus éligible à une pension parce que ses années de service ne sont plus reconnues… il se retrouve sans pension, dans un climat où il est maintenant très difficile de trouver un travail!

Donc, en gros, les économistes qui ont planifié la transition n’ont pas considéré les changements sociaux que les changements économiques entraîneraient, ce qui a fait que la transition a été beaucoup plus longue, plus intense, et surtout plus douloureuse au niveau humain. On verra demain en quoi ça a affecté la démographie des pays!

Sources:

Ghodsee and Orenstein, Taking Stock of Shock, pp. 21-46, 67-104

Andy Heil, “Depopulation Disaster: The Balkans and Its Creeping Demographic Crisis,” Radio Free Europe / Radio Liberty, March 9, 2020, pp. 1-11

Ivan Krastev(2020), “The Fear of Shrinking Numbers”, Journal of Democracy, 31:1, pp. 66-74

Tim Judah and Alida Vračić, “The Western Balkans’ statistical black hole,” European Council on Foreign Relations, May 2, 2019, pp. 1-6

Tim Judah, “Bye-Bye, Balkans: A Region in Critical Demographic Decline,” Balkan Insight, October 14, 2019, pp. 1-9

7 commentaires »

  1. très intéressant …c’est un sujet différent de tous les précédents. tout ce qui touche la démographie me passionne beaucoup. Et j’avais bien remarqué le déclin dans les Balkans mais je n’avais pas vraiment compris l’impact de cette transition si longue…

    Merci de traiter ce sujet

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  2. Intéressant moi non plus je connais pas grand chose en économie mais ce qui me venait, dans un contexte complètement différent, c’est comme joué à la bourse, investir dans des placements qui rapportent 20 ans plus tard. Je ne suis pas sûr que ma comparaison est intelligente 🤔🤔

    Aimé par 1 personne

    • Ben je trouve, je crois que c’est un peu comme ça que les économistes ont planifié! Mais c’était des personnes, pas de l’argent, alors les conséquences sont plus graves…

      J’aime

  3. M. F. Bazinet pour faire suite à votre réponse au sujet de la vidéo peux-tu me l’envoyer? Je suis polyvalente je peux faire le marathon marche et aussi le marathon chaise berçante en autant que la chaise berce à mon rythme. Voilà dans les deux cas 30 minutes pour moi un jeux d’enfant. Merci pour la vidéo et pour l’admiration que tu as pour moi.

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