Parenthèse avant de continuer: jusqu’à présent, dans l’histoire de la petite Estonienne, elle vivait des événements dont j’avais déjà parlés dans les articles plus théoriques. Je vais continuer son histoire, qui s’achève, mais à partir de maintenant, 1953 dans la ligne du temps, ce seront des faits nouveaux pour nous. On les vivra à travers le regard des enfants, puis, dans les prochains articles, je rajouterai mes explications théoriques.

Mort de Staline, 1953. Ce n’est pas instantané, surtout avec les moyens de communication de l’époque et la distance à parcourir pour que les messages se rendent jusqu’au fin fond de la Sibérie, mais éventuellement, la nouvelle parvient aux oreilles de la petite fille. Ce qui est surtout pertinent, ce sont les informations qui l’accompagnent: dans le processus de dé-stalinisation, les sentences de gulag sont levées, et ceux qui le désirent peuvent rentrer chez eux. C’est la nouvelle qu’espéraient sans y croire tous les prisonniers. Surtout que, souvent, leur peine de base s’allongeait pour des raisons ridicules, comme une erreur de manœuvre. Cependant, la petite fille et les prisonniers sont loin d’être partis. La petite fille mettra plusieurs mois à être capable d’obtenir une autorisation de départ, malgré le fait qu’elle ait eu la chance d’avoir son passeport en main. Il y a énormément de demandes et les soldats en place ne sont pas nécessairement pressés d’effectuer cette tâche administrative. Heureusement pour eux, même lorsque les prisonniers reçoivent leur autorisation, ils ne peuvent pas partir tout de suite parce qu’ils sont confrontés à un autre problème: Puisqu’ils ne sont théoriquement plus considérés comme des prisonniers, le trajet de retour n’est pas gratuit.

La petite fille, comme beaucoup d’autres, décide de rester travailler dans la mine d’or, travail maintenant faiblement rémunéré, afin d’économiser pour acheter des billets de train. Presque 2 ans après l’annonce de la mort de Staline, elle pense en avoir assez. Elle se rend dans le camp de ses frères, qui eux aussi sont en train d’acheter leur départ. Elle reste quelques mois travailler avec eux le temps qu’ils aient un assez bon montant pour couvrir 3 billets de train vers Tallinn.

Une gare en Sibérie, image prise sur le site TransSiberian Express

1956. Les horaires de train ne sont pas affichés, et de toute façon pas connus. Dans les gares sibériennes, qui sont extérieures, les gens sont assis sur leur valise et attendent des heures, parfois des jours, pour qu’un train arrive. La destination n’est pas tellement importante à ce stade de la Sibérie, il faut juste qu’il se dirige vers l’ouest. Les trains qui arrivent n’ont souvent pas la capacité d’emmener tout le monde qui attend. La petite fille et ses frères réussissent à se faufiler entre les adultes. Ils ont maintenant 19, 17 et 10 ans, mais ils sont tous les 3 petits et maigres.

C’est après beaucoup de trains et d’attente qu’ils parviennent à se rendre à Moscou, d’où ils pourrait prendre un train direct pour Tallinn. L’attente est encore plus longue, ils sont énormément d’Estoniens à être arrivés à Moscou. La petite fille ne reconnaît personne, ni de sa vie en Estonie, ni de celle en Sibérie. Ça lui fait bizarre d’entendre de l’estonien autour d’elle.

Après des mois de voyagement, et 7 ans dans les gulags, les enfants arrivent en Estonie. Personne de les attend à la gare, contrairement à d’autres qui ont pu prévenir leurs proches sur le chemin du retour. Ils n’avaient pas d’oncle ou tante à prévenir.

La petite fille est complètement perdue dans cette ville qui ne lui est plus familière. En seulement 7 ans, il y a eu beaucoup de constructions, surtout des usines et des blocs. Leur ancienne maison, vers laquelle ils se sont naturellement dirigée, n’existe plus. Désemparés, ils passeront quelques jours à vivre dans les rues, avant de trouver quelqu’un qui accepte de les loger dans une chambre à louer, malgré leur passé de prisonniers du gulag. Pour être capable de payer leur logement et d’avoir éventuellement un avenir plus prometteur, ils établissent un système de rotation où, pendant que l’un des 3 étudie, les 2 autres travaillent en usine. Ça a été particulièrement difficile pour le plus jeune frère, qui parle à peine estonien, et qui choisi plutôt d’étudier dans un établissement russe, en cachant ses origines. Ils ont du mal à tisser des liens avec les gens, qui semblent les voir comme des parias, et restent surtout entre eux.

Carte postale de Tallinn de 1956, image prise sur ce site

Éventuellement la petite fille raconte qu’ils obtiendront tous les 3 un diplôme d’étude et vivront une vie paisible en Estonie. Elle a gardé des douleurs au dos et aux doigts, son frère a gardé ses poumons fragiles. Elle n’est jamais retournée en Sibérie sur la tombe de sa mère. Quand en 1991 l’Estonie est devenue indépendante, elle a pu avoir accès aux dossiers du KGB et a appris que son père était mort dans des circonstances inconnues peu après son arrivé en Sibérie.

Comme beaucoup d’autres Estoniens, elle veut garder son histoire de déportée vivante et la transmettre aux générations futures pour que ce lourd héritage ne soit jamais oublié. Elle et sa famille participent fièrement aux démonstrations pour souligner les victimes des déportations. Elle a contribué au musée Vabamu en apportant son témoignage. Elle ne pourra jamais être en paix avec ce qui est arrivé à sa famille, mais se compte chanceuse d’avoir pu rentrer chez elle. Son souvenir le plus marquant est le vert de la campagne estonienne après des années dans les steppes de la Sibérie.

Vert de la campagne, Risti, Estonie. Une photo de moi enfin!

8 commentaires »

  1. Ce qui retient mon attention dans cette chronique, c’est la belle photo qui sert de conclusion et qui est un contraste frappant avec les autres illustrations de cette histoire.

    J’espère que parmi tous ceux qui ont eu la chance de sortir de Sibérie, la majorité d’entre eux ont pu refaire une vie assez normale, malgré les nombreux trauma- tismes résistants.

    >

    Aimé par 1 personne

    • Je parlerai du retour bientôt!
      Je trouvais important de mettre la nature en valeur, et il y avait carrément une salle dans le musée avec des photos des paysages beaux à couper le souffle de la Sibérie, c’est un aspect à ne pas négliger non plus…

      J’aime

  2. J’ai attendu chaque chapitre, et me suis dépêchée de les lire aussitôt que je les voyais. 😊 J’ai beaucoup aimé que tu transposes l’Histoire dans une histoire. Ça donne une vue de l’intérieur des événements. J’ai peine à imaginer le nombre de personnes avec des parcours similaires. On parle vraiment de survie ici. Merci pour toute cette bonne lecture!

    Aimé par 1 personne

  3. J’ai lu les articles comme si je regardais un film en rafale j’espérais tellement qu’elle retourne en Estonie et surtout avec ses frères. En tout cas ils avaient le sens de l’organisation à leur âge pour vivre le mieux possible sans PCU. .

    Aimé par 1 personne

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