Comme annoncé hier, aujourd’hui ce sera plus une série de petites anecdotes, certaines tristes, mais je veux finir avec celles plus optimistes. Ces histoires sont basés sur les souvenirs exposés dans le musée Vabamu, qui ont appartenu à des survivants (ou non) des déportations, ainsi que sur des histoires que j’ai lues dans le livre Diaries of Deportation dont j’ai parlé plus tôt. Ce sont celles dont je me souviens le mieux, ou qui m’ont le plus marquée, mais il y en avait beaucoup d’autres, et encore plus dont les souvenirs ne se sont pas rendues au public… Les objets sont principalement liés au départ et ont été conservés pendant le séjour en Sibérie, avant d’être ramenés en Estonie.

Commençons avec les objets dans le wagon:

Il y avait un passeport, essentiel pour prouver son identité, surtout dans l’espoir un jour de revenir. Les déportations soviétiques ne menaient pas vers des camps de la mort, contrairement aux déportations nazis, mais vers des camps de travail, alors beaucoup s’accrochaient à l’espoir de pouvoir rentrer chez eux un jour, et le passeport en serait la clef.


Il y avait un manteau très usé et rapiécé. L’hiver est très dur en Sibérie, et même en ayant le temps de se préparer (et on a vu qu’ils n’ont pas toujours le temps de faire leurs bagages), les Baltes n’étaient pas équipés pour y faire face. Le propriétaire de ce manteau l’a acheté sur place à des locaux et l’a conservé le plus longtemps possible. Malheureusement, il n’a éventuellement pas survécu, et c’est quelqu’un de sa famille qui l’a ramené.


Il y avait des messages écrits sur des bouts de tissus. Les gens qui se faisaient amener par les autorité aux trains sans avoir le temps de prévenir leurs proches tentaient de le faire avec ce qu’ils avaient sur eux. Ils pouvaient comme dans ce cas arracher un morceau de chandail, écrire un petit mot, et surtout l’adresse du destinataire. Ils le lançaient par la fenêtre du train, en espérant qu’un bon samaritain le trouverait et irait le porter. Les quais étaient couverts de petits mots, et effectivement, plusieurs se rendaient à destination! J’ai été particulièrement touchée par ce témoignage qui montre que même si la suspicion et la surveillance régnaient, il restait quand même de la solidarité et bienveillance. Ça devait être horrible d’ouvrir la porte à un étranger pour recevoir ce genre de message, mais au moins ça enlève la douleur de l’ignorance…


Une autre histoire dans le genre vient cette fois du livre que j’ai présenté, Diaries of Deportation. Une fille raconte que sa famille a été amenée à la gare, mais son père a été envoyé dans un train différent. Prise de panique, une fois dans le train « des filles », sa mère a écrit rapidement un message sur une carte et a demandé à quelqu’un sur le quai d’aller le porter à son mari. Il est revenu quelques minutes plus tard avec la réponse du père, écrit entre les lignes. Celui-ci n’a jamais été revu, mais quelle chance tout de même d’avoir pu échanger ces derniers mots…


Il y avait aussi des messages écrits sur des écorces. Les déportés une fois en Sibérie les utilisaient pour écrire à leurs proches et les rassurer. On le verra quand je serai rendue à parler des Gulags, mais il y avait des services de poste, et le papier se faisait rare sur place. À l’inverse, il y avait aussi des dessins qu’un enfant a pu envoyer à son père en Sibérie.

Lettre en letton écrite sur une écorce de bouleau, d’un déporté à sa famille. Image prise sur le site de la Bibliothèque numérique mondiale.


Enfin, hors du wagon, d’autres souvenirs sont exposés. Ils sont suspendus au plafond et protégés par une cloche de verre. Ça me faisait penser à la rose de La Belle et la Bête.


Il y avait une pince à cheveux très délicate. Comment a-t-elle pu survivre alors que sa propriétaire non? C’est sa sœur qui l’a ramenée. Elle était dans sa coiffure lorsqu’elles ont été déportées.


Il y avait une médaille d’armée. Même si c’est son passé de soldat qui a condamné cet Estonien, il a tenu à conserver ce qui selon lui le définissait, pour pouvoir ensuite le transmettre à ses enfants. Il a plus que réussi, puisqu’ils l’ont donné au musée, afin que ce soit transmis à tous les visiteurs.

Il y avait des objets qui ne semblent pas avoir de signification particulière ou valeur sentimentale, mais qui se sont avérés très utiles, comme des fourchettes et des assiettes. Les familles qui étaient averties d’avance de leur déportation prenaient tout dont ils pensaient avoir besoin pour un séjour d’une durée et de nature indéterminées en Sibérie, et de quoi manger en faisait partie. Ça montre l’incertitude totale dans laquelle baignaient les déportés avant leur arrivée.


Finalement, mon anecdote préférée: il y avait des cahiers de mathématique. Une petite fille s’est fait déporter avec sa famille directement en allant à l’école, sans avoir le temps de faire des bagages. Elle a donc seulement pu amener ce qu’elle avait sur elle, soit son sac à dos avec ses livres d’école. Elle mentionne que sur le coup, elle en était soulagée, elle ne voulait pas être en retard sur ses camarades de classe quand elle reviendrait. Les cahiers ont passé plusieurs années avec elle en Sibérie, c’était pour elle un symbole de revenir un jour. Et pour l’anecdote, elle a effectivement pu rentrer et terminer ses études!

Quelle est votre histoire préférée?

4 commentaires »

  1. Ce sont toutes des anecdotes intéressantes et touchantes, mais sans conteste, celle qui m’a le plus intéressée moi aussi est la dernière qui est porteuse d’espoir. J’espère que ce n’est pas unique dans toute cette pénible aventure humaine.

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    Aimé par 1 personne

  2. Moi c’est le message entre le wagon des garçons et des filles entre le père et sa femme et sa fille. 😢

    Ça m’amène une interrogation! La Sibérie c’est très grand. Est ce que tout le monde était transporté dans une même région ou à plusieurs coins de la Sibérie? Et as-tu des informations sur les endroits sur la carte de la Russie. C’est mon côté géographique et visuel qui me parle😌

    Aimé par 1 personne

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