Pour faire suite aux catégories des gens déportés, en voici des moins évidentes, et donc d’une certaine façon encore plus choquantes. Ici ça relève un peu plus du hasard que de la planification, et ça montre que tout le monde était en danger. Même en ayant un passé exemplaire, un réseau de contacts impeccable et un comportement irréprochable, personne n’était à l’abri d’être déporté…

-Les « kulaks »

En-dehors des associations politiques qui pouvaient menacer l’instauration complète du communisme, un élément économique venait contrecarrer le régime, et il devait être abolit: les classes sociales. La base du communisme est l’égalité dans la société, ce qui se traduit entre autres par l’absence d’écarts de richesse. Les kulaks (à ne pas confondre avec Gulag… même si ironiquement beaucoup ont atterri là !) sont une classe sociale un peu plus élevée, mais pas autant que des bourgeois. Par exemple, des paysans pour qui les récoltes allaient bien, ou un propriétaire de magasin avec un bon chiffre d’affaire. De façon générale, des familles qui ont eu de la chance, qui ont beaucoup travaillé, et qui ont pu se permettre d’acheter des grandes maisons et des grands terrains. Bref, des gens qui possédaient des terres. Dans une société capitaliste ou fasciste, rien d’exceptionnel. Dans une future société communiste, c’était un véritable obstacle. Donc, les biens des kulaks étaient saisis (pour être redistribués équitablement, ou pour enrichir les autorités communistes, au choix), et les kulaks, déportés, leur crime ayant été d’avoir été plus riche que d’autres. Les dénonciations ont été de bon train pour cette catégorie, puisqu’alimentées par des jalousies de voisins… Anecdote pour ces cas, comme les déportations se sont étalées sur plusieurs années, à un moment ça se savait que les gens plus aisés étaient en danger. Donc, ils essayaient de vendre ou de donner leurs biens, mais les autres n’en voulaient pas, de peur d’être étiquetés eux-mêmes comme kulaks…

Image prise sur le site de la Central European University


-Une majorité de femmes et d’enfants

À première vue, il semble étrange que dans les déportés, il y ait eu plus de femmes et d’enfants que d’hommes, alors qu’à cette époque c’était surtout les hommes qui étaient soldats, politiciens ou résistants… En fait, la peine maximale pour ces « crimes » était l’exécution, donc beaucoup n’ont pas été déportés. Leur famille l’était, par rétribution. Une pensée ici pour les mères qui sont parties seules avec leurs enfants et qui ont tout fait pour les protéger pendant la déportation puis dans les camps de travail. Les témoignages que j’ai lus me font frissonner tant le courage et la force de ces femmes sont palpables…


-Des gens qui avaient un comportement anti-soviétique

Là, pas de distinction de genre, ça pouvait toucher tout le monde. Posséder au fond d’un coffre un drapeau de l’Estonie, fredonner une chanson de Noël à connotation religieuse sans trop y penser, écrire un graffiti qui insulte les Soviétiques… que ça soit de la provocation ou de l’inattention, gare à ceux qui se faisaient prendre, en particulier dans ce climat de surveillance et dénonciations.

Drapeau de l’Estonie, image prise sur le site Britannica. Le bleu symbolise le ciel, le noir, la terre, et le blanc, l’aspiration à la liberté. Déjà en 1918, c’était un espoir énoncé


-Un peu n’importe qui

Ceci s’apparente plus aux dénonciations dont je reparlerai dans un article sur comment se déroulaient les déportations. Mais puisqu’un des objectifs de l’Union Soviétique était de « russifier » les pays baltes, une méthode pour le faire était de faire immigrer des Russes là, et d’envoyer leurs habitants ailleurs. Ainsi, les Baltes ne seraient pas en majorité écrasante chez eux. Ça a d’une certaine façon fonctionné, comme j’en parle souvent, il y a une grande minorité russe dans les pays baltes. De 1940 à 1953, des dizaines de milliers de Baltes ont été déportés. Certains pour des « vraies » raisons, telles qu’énoncés plus haut. Et d’autres, simplement pour russifier le pays. De là la partie « hasardeuse » des déportations.


-Par erreur

Pire encore, certains étaient déportés par erreur. Supposons que quelqu’un décide de dénoncer son voisin pour espérer gagner une faveur du régime communiste. Il va voir les autorités de son secteur, et dit qu’il a vu un certain [le nom de son voisin] échanger des paquets avec une organisation résistante connue. Les autorités fouillent dans les dossiers, trouvent qu’un certain [le nom donné] travaille dans une usine. Ils vont aussi l’arrêter lui et sa famille. Quelques heures plus tard, ils partent en train, sans avoir compris ce qui se passait… simplement parce que ce n’était pas le bon [nom]! Eh oui, si par exemple ici on parle d’une Anne Côté, ça va demander un peu plus de recherche et de précisions! Et là, pas le temps de vérifier, pas de chance à prendre avec des dangereux potentiels anti-soviétiques. De toute façon, plus de gens sont déportés, mieux c’est…

-Des criminels

Finalement, une catégorie qui pourrait sembler faire un peu de sens. Par contre, à ce moment, être criminel, ça pouvait vouloir dire tentative de meurtre autant que possession d’un livre interdit. Mais ceux qui se retrouvaient avec un dossier criminel, pour des bonnes ou mauvaises raisons, pouvait recevoir comme peine la déportation.

Bref, ce sont les catégories que j’ai pu identifier. Il y en a peut-être d’autres, probablement en fait, mais c’est tout ce que j’ai pu trouver avec les informations accessibles présentement. C’est loin de rendre hommage à tous les individus qui ont souffert, mais ça permet de mieux représenter qui était impliqué, et de constater que bien souvent c’était injustifié. Maintenant qu’on sait qui était là, on verra dans le prochain article comment se passaient les déportations…

8 commentaires »

  1. Je continue à te suivre même si le sujet n’offre pas une très bonne détente!!! La question principale que je me pose aura probablement sa réponse dans l’article suivant. Ça concerne l’accueil des femmes et des enfants! Travail forcé, violence, malnutrition? Etc???

    >

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  2. David a raison on chiale même pour quelqu’un qui décolle pas instantanément sur une lumière verte. Voilà je vais fermer les fenêtres je suis tannée d’entendre les Klaxons, je vais continuer de te lire je chiale encore trop.

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  3. Me voici… y les vacances ça m’empêche de rester à jour.
    Que dire sur ce chapitre à part que des milliers de vies ont été brisées par des personnes qui elles mêmes ont probablement aussi des vies brisées pour avoir fait subir ces moments terribles à leurs pairs. Nous sommes tous habitants de la même petite 🌍.

    Aimé par 1 personne

    • Tu peux cocher une nouvelle case de ta liste XD
      C’est vrai que de vivre avec la culpabilité ce n’est pas tellement mieux… en même temps il y en a qui y parviennent très bien… ça serait un clash à explorer pour ce qui s’est passé après la Sibérie!

      J’aime

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