Nuit blanche

L’Estonie, comme tous les pays européens, a traversé plusieurs drames dans son histoire, dont, dans le dernier siècle, une occupation soviétique au début de la deuxième guerre mondiale (1940-1941), puis après, de 1944 jusqu’en 1991 (avec un bref interlude allemand entre, pas nécessairement joyeux non plus). Un des événements marquants de ces occupations a été la déportation de milliers d’Estoniens (et de Lettons et Lituaniens) vers la Sibérie, à la fois pour « russifier » les pays Baltes, et aussi pour avoir de la main d’œuvre dans les camps de travail sibériens. J’en ai d’ailleurs parlé plus en détails dans mon article sur la minorité russe. Ces départs ont laissé une grande cicatrice en Estonie, surtout que pratiquement toutes les familles ont été affectées et ont un grand-père ou une grande-tante qui a été déporté. Et malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui a pu revenir.

À partir de 1956, après la mort de Staline et pendant le dégel (mesures moins restrictives) instauré par Khrushchev, certains Estoniens ont eu l’autorisation de retourner chez eux. Comme ça comprend des procédures administratives, évidemment, les retours se sont étalés entre 1958 et 1965. Mais beaucoup étaient en fait morts pendant la déportation ou pendant les années en Sibérie. Le roman When the Doves Disappeared, qui suit l’histoire d’une famille estonienne dans les années 40 raconte que certains désignés pour être déportés ne passaient même pas l’étape du train. S’ils étaient jugés trop vieux ou trop faibles pour travailler, c’était déjà fini pour eux. Ensuite, le transport était éreintant et insalubre (style Juifs entassés dans les trains vers la solution finale) donc ce n’est pas tout le monde qui se rendait en Sibérie. Et enfin sur place, les conditions de vie étaient très difficiles. Déjà la météo était compliquée (été très chauds, hivers très froids), les gens n’étaient pas bien équipés, le travail était épuisant. Alors, en 1956, ce n’est qu’une partie des déportés qui a pu rentrer… et retrouver un pays natal complètement transformé par l’occupation soviétique et le socialisme. Un mal du pays qui ne guérira jamais complètement…


D’après mes lectures et recherches, je ne trouve pas de « mode opératoire » précis pour voir comment les déportés étaient choisis pendant les vagues de déportation des années 40. Des Juifs, mais pas que, en faisaient partie pendant la deuxième guerre mondiale. Des personnes considérées comme ennemies du socialisme nouvellement instauré pouvaient être exécutées, emprisonnées ou déportés. Il y avait des femmes, des enfants, des hommes, donc ça semble plutôt aléatoire. Mon hypothèse est que tous ceux qui sembleraient poser problème, sans l’avoir déjà fait, au socialisme (ex-politiciens, scientifiques, opposants notoires), puis tous ceux qui avaient une connexion avec eux, étaient déportés. Mais comme ça monte dans les milliers (par exemple, 21 000 Estoniens en mars 1949), c’est dur à croire qu’il y en ait eu autant, alors je pense qu’à la sélection évidente s’ajoutait un peu n’importe qui, juste pour aller peupler la Sibérie et vider l’Estonie.


Je parle de ce sujet que je trouve extrêmement touchant parce que j’ai le privilège de danser dans une chorégraphie qui rend hommage à ces déportations. Le titre de la pièce, Kas sa tuled tagasi, signifie en estonien Vas-tu revenir? et fait référence à ceux qui ont dû partir et n’ont pas pu revenir, et ceux qui les ont attendus derrière.


La musique est envoûtante, c’est un chant qui répète une incantation, qui elle fait référence au soleil de minuit. Chez les Estoniens, comme beaucoup d’autres peuples qui vivent à cette latitude, les nuits blanches étaient célébrées dans des rites païens et auraient des propriétés magiques. C’est donc un beau mélange d’éléments de la culture estonienne. L’incertitude causée par le départ, la cohésion d’un peuple secoué, les anges gardiens interpelés pendant les nuits blanches pour veiller sur lui. 

Je suis très contente de pouvoir vivre cette histoire par la danse, et j’ai hâte que vous puissiez voir le résultat!

8 commentaires »

  1. Merci pour ce cours d’histoire on pense pas à tous ces gens qui ont vécu des événements aussi tristes et douloureux grâce à toi on peut si arrêter un moment du moins. Que la danse puisse rendre hommage à cette époque est une belle reconnaissance de leurs souffrances. J’espère fortement qu’on aura le privilège de voir cette danse. Bonne fin de journée

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  2. C’est effectivement une histoire tragique de cette période soviétique intense! Elle nous est moins connue mais tout aussi émouvante qu’une quantité inconcevable de folies humaines!

    De vivre ces événements en spectacle de ballet dans ce pays 🇪🇪 même est doublement significatif! Si nous pouvons voir le spectacle, nous aurons les informations sur les artistes qui l’ont créé. Est-ce contemporain, c’est ma seule question pour le moment. J’ai hâte de connaître les détails et bonne préparation.

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