Bloc à l’écart du centre, Brașov, Roumanie

Comme vous êtes rendus à le savoir, ce que j’adore en Europe de l’Est, c’est de voir des belles rangées de blocs gris décrépis. Sauf que, ce n’est pas nécessairement évident à visiter. Les guides touristiques parlent des châteaux, églises et monuments des centres-villes historiques, des restaurants à essayer, des musées à visiter. Les vestiges vieux de plusieurs siècles ont été soigneusement préservés. On remarquera que c’est surtout… ce qui avantage le pays qui a été préservé. Du point de vue esthétique comme de celui narratif.

Quand les Balkans se sont libérés de l’Empire Ottoman à la fin des années 1800, un défi de taille mais une belle possibilité s’ouvraient à eux: reconstruire leur identité nationale. Et pour ce faire, ce qui rappelait les années de la domination turque (minarets, statues, noms de lieux) a été en grande majorité détruit ou remplacé. C’est pour cette raison qu’il reste aujourd’hui très peu de lieux de culte musulmans qui datent des années 1600, par exemple, alors que les Turcs qui conquéraient les Balkans à ce moment en avaient pourtant érigé beaucoup. La période Ottomane était considérée comme une période sombre, qui a retardé le développement normal des pays des Balkans, ce qui serait l’une des causes du phénomènes de « backwardness » éprouvé dans cette région. En comparaison avec l’Europe de l’Ouest, l’Est, et surtout les Balkans, isolés derrière les frontières ottomanes, n’ont pas pu suivre l’évolution économique et politique du reste du continent. Lorsqu’ils ont gagné leur indépendance, autour de 1870, la Roumanie, la Bulgarie et la future Yougoslavie, se retrouvaient bien derrière les avancés qu’avaient connues la France, l’Angleterre ou l’Italie pendant le siècle des Lumières.

Mosquée à Sofia, Bulgarie. Image prise sur ce site

Une des façons de remédier à la situation a été de mettre l’emphase sur la définition, littéraire et géographique, du concept de « nation-état ». Selon la politique européenne de l’époque, de laquelle les Balkans voulaient et pouvaient maintenant faire partie, un pays est composé d’une nation, à l’intérieur d’un territoire déterminé. Ouch pour les minorités ethniques… Surtout que l’un des points positifs et assez impressionnant de l’Empire Ottoman avait été la cohabitation pacifique de nombreuses ethnies. La ville de Thessalonia (aujourd’hui en Grèce) est particulièrement citée pour avoir été habitée par des Grecs, des Bulgares, des Serbes, des Juifs (chassés d’Espagne, longue histoire pour une autre fois!), des Valaques (Roumains) et évidemment des Turcs. Ce qui aidait, c’est que dans ce temps-là, l’identité n’était pas associée à l’origine ethnique, mais plutôt à la religion, ou carrément, au village ou à la ville. Donc, un Grec et un Bulgare qui se rencontrent se présenteraient plutôt comme chacun Orthodoxe, mais parlant une autre langue (quoique le plurilinguisme permettait une intercompréhension). Alors, quand ça a été le temps de « faire le ménage » pour respecter la définition du pays, ça a été extrêmement compliqué de tracer les frontières, de cibler qui était qui, sans parler des ménages mixtes. On peut clairement affirmer que ça a été fait, mais ça n’a pas été un succès, puisqu’encore aujourd’hui, chaque pays des Balkans comporte des minorités importantes. Par exemple, la Transylvanie, en Roumanie, abrite beaucoup de Hongrois. De part et d’autre de la frontière entre la Bulgarie et la Serbie sont installées des communautés minoritaires. Ceci donne lieu à plusieurs tensions (au point où ça a éclaté, en Yougoslavie) et des tentatives d’aménagements linguistiques ou de reconnaissances des droits des minorités. Un sujet fascinant, qui mérite d’être examiné en détails pour chaque cas… pour une prochaine fois aussi!

Le point est que les dirigeants de ces pays nouvellement indépendants ont travaillé fort pour tenter de bâtir une identité nationale, qui ne tiendrait pas compte des siècles sous la domination ottomane. Ça effaçait une bonne partie de l’histoire, alors ils se sont concentrés sur le classement de la population et les frontières, à l’image de l’Europe de l’Ouest, mais aussi, sur les trésors nationaux qui dataient d’avant les Ottomans, et dans lesquels ils pourraient ancrer l’identité de leur nation. Par exemple, en Bulgarie, le monastère de Rila, construit au 10e siècle, est devenu un symbole de la grandeur bulgare médiévale. De nombreux lieux de culte et châteaux, principalement rattachés à des événements clefs, des personnages héroïques ou des éléments de l’identité (religion) du Moyen Âge, ont donc servi de base pour la nouvelle identité nationale. Ces lieux ont été soigneusement préservés, et sont maintenant des incontournables pour les visites touristiques. En parallèle, des nouvelles constructions modernes dans les villes ont permis de changer le look, d’effacer les traces du passé ottoman, et de se rattacher à l’Europe par l’architecture. Entre 1870 et 1914, ça a été le gros projet.

Cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre-Nevski à Sofia, Bulgarie. Construite entre 1882 et 1912, c’est un des lieux les plus connus et visités de la capitale, fortement associé à l’identité religieuse des Bulgares.

La période communiste, d’une certaine façon, est considérée comme une période sombre, au même titre que celle ottomane. Oui, ça a donné un boost à la modernisation, avec l’emphase sur les industries, mais à la chute du communisme, les pays ont voulu redéfinir leur identité nationale, et comme, après leur indépendance, l’ont fait en effaçant les traces du communisme, qui les a aussi figés dans le temps. Les noms des rues ont encore changé, les statues de personnalités communistes sont tombées. Les trésors architecturaux sont remis à l’avant, à la fois pour le plaisir des touristes, plus impressionnés par une cathédrale médiévale qu’un bloc gris; et pour inspirer un sentiment patriotique des accomplissements passés de la nation actuelle.

Pour en revenir à ma recherche de touriste un peu détraquée, oui j’aime voir les beaux bâtiments que me recommandent les guides que je consulte, puisque ça fait partie de l’histoire du pays que je visite. Mais je suis toujours à la recherche des traces des moments qu’on a essayé d’effacer! Pour moi ils sont aussi importants, et même si ce sont des vestiges d’une période moins glorieuse et plus douloureuse, c’est arrivé, il faut s’en souvenir et le préserver. Alors je quitte le centre-ville, je marche dans les ruelles, vers les périphéries, et je tombe sur les blocs, trop nombreux pour être tous effacés, mais trop nombreux pour être réparés, et je m’extasie sur leur laideur reléguée au second plan, sur leurs histoires non pas de héros mais de citoyens, sur leur persévérance, sur leur uniformité, sur la bulle d’histoire qu’ils symbolisent et sur le segment de l’identité nationale qu’ils perpétuent: un peuple qui a vécu la montée, la suprématie et la chute du communisme. Par-delà les beautés du centre, je cherche le laid qui lui aussi en a beaucoup à dire sur l’histoire du pays.

6 commentaires »

  1. Je me suis un peu perdue dans l’histoire un peu compliquée des pays des Balkans. Mais j’ai compris l’ensemble de la complexité des peuples et des nations qui se côtoient avec des langues et des religions différentes, mais aussi avec des niveaux sociaux de grande inégalité. Ça se reflète dans les quartiers et les logements qui leur sont attribués! A petite échelle nous vivons cette situation avec toutes les Premières Nations disséminées à travers le Canada et le Québec, dans des réserves et des logements inadéquats pour élever une famille. Et on connaît la suite……

    J’aime beaucoup ta conclusion mais est-ce que tu connais les efforts qui sont faits pour améliorer le sort des personnes qui habitent ces tours laides et peut- être insalubres?

    Lisette

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    Aimé par 1 personne

    • C’est vraiment une histoire très complexe, surtout qu’il y a plusieurs versions qui ne concordent pas toujours!
      Il y a surtout un problème de ressources financières qui fait que ce n’est pas évident ou possible de rénover les blocs. Il y a des associations pour les protéger et les rendre plus adéquats, mais ce n’est pas la priorité…

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