J’en avais glissé un mot dans l’article sur l’identité, mais c’est tellement intéressant et inconnu que ça mérite son propre billet.

Quand les pays Baltes ont été libéré des Nazis par l’Armée rouge, en fait, ils n’ont pas vraiment été libérés. Ils ont plutôt été incorporés à l’Union soviétique. D’une certaine façon, ils sont passés d’un envahisseur à un autre. Pour bien s’approprier le territoire, les autorités russes ont procédé en déportant des Estoniens, Lettons et Lituaniens vers la Sibérie, puis ont envoyé des Russes pour les « remplacer » sur place. Équation simple, déportation + immigration.

Opération Priboi: 14 juin 1941, plus de 10 000 Estoniens déportés. Image prise sur ce site

En gros, à partir de 1940, quand Staline décide de faire comme les Nazis et d’envahir les pays Baltes, des opérations de déportations sont organisées par des ententes entre les Nazis et les Russes sur les territoires occupés. Et la victoire des Russes n’est pas une bonne nouvelle. Du 25 au 29 Mars 1949, plus de 90 000 personnes sont déportées des pays Baltes vers la Sibérie. Pour l’Estonie, c’est l’équivalent de 2,5% de la population qui est déportée, directement après toutes les pertes de la Deuxième Guerre Mondiale. Malheureusement mais évidemment, beaucoup sont morts en chemin ou dans les camps de travail sibériens, et ce crime n’a pas encore été admis. Un roman très descriptif sur le sujet du point de vue d’une Lituanienne, Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, décrit bien toutes les épreuves traversées, du départ précipité à l’espoir de revenir chez soi, en passant par les conditions de voyage horribles et la vie dans les camps. Ces événements sont aujourd’hui commémorés du côté des populations locales et des survivants qui ont pu rentrer chez eux après la mort de Staline en 1953.

Le but de cette opération était de faciliter l’intégration à l’Union soviétique, et tout ce que ça comprend, comme la collectivisation des terres agricoles (de par le communisme, tous les biens appartiennent à l’État). Ensuite, le fait d’envoyer des immigrants russes sur les nouveaux territoires conquis permettrait de les intégrer plus facilement. C’est un procédé qui a été appliqué à toutes les nouvelles républiques soviétiques. La minorité russe assurerait un support constant, et mettrait les Estoniens en position d’infériorité politique. Et finalement, la Deuxième Guerre Mondiale a fait beaucoup de dégâts, et ça prenait de la main d’œuvre pour reconstruire, et idéalement, une main d’œuvre qui le ferait selon l’idéologie communiste.

Petit détour par la Biélorussie, qui veut dire, littéralement, « Russie blanche ». Outre le fait d’agrandir le territoire de l’Union soviétique, la Biélorussie n’avait pas d’attrait particulier. Pour encourager les Russes à aller s’y installer, et donc consolider la présence russe, les autorités ont mis un système en place où les nouveaux habitants n’auraient pas de taxes/impôts à payer, en échange d’aller vivre là, bref, ils seraient « blanchis ». Ça a bien fonctionné et aujourd’hui il y a une forte population russe en Biélorussie.

Ça a un peu été le même principe pour l’Estonie. Le pays avait une situation économique plus intéressante qu’en Russie, alors c’était attirant pour les retraités d’aller s’installer là, par exemple, ou pour des jeunes travailleurs d’aller essayer d’améliorer leur condition dans les nouvelles usines développées.

Pour donner une idée des changements démographiques que ça a forcé, la proportion de la population d’origine estonienne est passée de 88,2% en 1937 à 61,5% en 1989, ce qui est quand même un énorme changement en peu de temps. Aujourd’hui, la minorité russe occupe encore une grande place, soit 25% de la population. Par exemple, à Narva, une ville à l’est de l’Estonie, 97% de la population est russophone. Aussi bien dire qu’on s’y croirait en Russie (très hâte d’y aller pour le constater par moi-même!!)

Ville de Narva, frontière entre l’Estonie et la Russie. Image prise sur ce site

Cette situation particulière de minorité pas très minoritaire apporte plusieurs défis. Par exemple, bien que l’estonien soit la langue officielle du pays, le russe est beaucoup parlé et demande à être reconnu. La question de la citoyenneté et des critères pour être considéré comme Estonien est délicate (naître sur le territoire du pays n’est pas nécessairement suffisant aux yeux de certains si l’arbre généalogique est entièrement russe, par exemple). La séparation et la déclaration de l’indépendance de l’Estonie en 1991 n’a pas représenté la même chose pour les Estoniens et les Russes ethniques, qui se voyaient d’une certaine façon coupés de leur patrie. Des tensions politiques, ethniques, linguistiques, sur la commémoration de certains événements historiques, sont nées de cette cohabitation entre deux peuples. Des générations actuelles qui héritent de ces tensions formées des décennies plus tôt et qui doivent composer pour que chacun ait sa place, les petits-enfants des immigrants comme les locaux. Tout ça est très théorique, et j’ai hâte de pouvoir l’observer, voir comment cet héritage se traduit dans la vie de tous les jours, et ensuite l’écrire ici! Malgré toutes les horreurs du passé, j’ai espoir que ce mélange ethnique puisse devenir une richesse pour le futur. Et enfin, de mon côté, j’espère que ça va un peu m’aider, puisque je n’ai aucune connaissance en estonien pour l’instant, mais je parle un peu le russe!!

6 commentaires »

  1. Je présume que la disociation ethnique disparaitra d’ici 200 ans pour créer inconsciemment une seule culture. D’ici-là, est-ce que les descendants russes sont reconnus (ou partiellement) en Russie?

    Aimé par 1 personne

    • Je pourrai probablement plus répondre sur place, mais de ce que je lis, les Russes qui ont perdu leur citoyenneté soviétique sont considéré comme des « non-citoyens » d’Estonie. Pour avoir la citoyenneté, ils doivent maîtriser l’estonien. Ils n’ont pas besoin de visa pour aller en Russie.

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